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Restaurer de l’intérieur et sans mythes les zones arides africaines

Synthèse de la première journée du Forum mondial sur les paysages : Restaurer les zones arides d’Afrique

Une burkinabaise de 26 ans porte un panier de coton récolté dans ses terres arides. Ollivier Girard, CIFOR
4 juin 2021
4 juin 2021

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Les écosystèmes des zones arides couvrent environ 43 % de l’Afrique. Ils abritent plus d’un demi-milliard de personnes qui dépendent de la terre pour leur alimentation et leurs moyens de subsistance, principalement par le biais de l’agriculture et du pastoralisme. Ces zones abritent certaines des espèces animales et végétales les plus réputés d’Afrique, et produisent une grande partie de l’alimentation du continent.

Néanmoins, combien de fois les débats sur le changement climatique et le développement mondial se sont-ils concentrés sur les zones arides africaines ? Et, lorsqu’ils le font, les récits qui leur sont appliqués sont-ils ceux de l’optimisme et de l’abondance, ou ceux de la pénurie et du désintérêt ?

Alors que l’année 2020 marque un tournant pour de nombreux programmes climatiques mondiaux, le Forum mondial sur les paysages (GLF), la grande organisation mondiale consacré aux connaissances sur l’utilisation durable des terres, a centré sa conférence annuelle sur l’Afrique spécifiquement sur les zones arides du continent. Ainsi, à partir du 2 juin 2021, le « GLF Afrique : Restaurer les zones arides d’Afrique » se déroule en ligne, pendant deux jours.

Cette initiative vise non seulement à promouvoir les sciences et les initiatives qui se déroulent dans les zones arides africaines, mais aussi à intégrer davantage les écosystèmes dans les nombreux sommets environnementaux qui se tiendront cette année : le très attendu Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires, l’établissement d’une nouvelle série d’objectifs dans le cadre de la Convention sur la diversité biologique (CDB), la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP26), et le lancement, le 5 juin prochain, de la Décennie des Nations Unies pour la restauration des écosystèmes.

D’après João Campari, responsable des pratiques alimentaires au Fonds Mondial pour la Nature (WWF) : « Cette année déterminera les résultats que nous atteindrons en 2030, année où nous devrons réaliser les Objectifs de développement durable ».

Les zones arides sont des paysages terrestres où l’évapotranspiration dans l’atmosphère est au moins 150 % supérieure aux précipitations. Les zones arides couvrent plus de 40 % de la surface terrestre mondiale, abritent un tiers de l’ensemble des centres névralgiques de biodiversité et 44 % des terres agricoles productives. Ces zones sont classées en fonction de leur aridité, allant des zones sèches et subhumides sèches (comme les savanes et les prairies), aux zones hyperarides comme celles du Sahara.

Selon Robert Nasi, directeur général du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) : « Environ un tiers de la population mondiale vit dans des zones arides, mais celles-ci sont largement négligées et ignorées ».

Les zones arides d’Afrique sont confrontées à des défis considérables en raison du changement climatique et de la diminution des précipitations qui frappent les régions en proie à la pénurie d’eau, particulièrement au Sahel (une région aride particulièrement vulnérable située en bordure du Sahara) où les températures augmentent 1,5 fois plus vite que la moyenne mondiale.

De plus, les retombées économiques causées par la pandémie de maladie à coronavirus (COVID-19) se sont traduites par une baisse des exportations de bétail de près de 50 %, et par une hausse des prix des denrées alimentaires importées à un taux quasi-équivalent. 

Les solutions pour inverser le processus de dégradation des zones arides doivent porter à la fois sur l’eau, la terre, la végétation et les ressources humaines : « Toute solution unique, simpliste, miraculeuse a toutes les chances d’échouer », a rappelé R. Nasi.

Lancé le 2 juin et se déroulant sur deux jours, l’événement avait pour but de proposer des solutions multiformes, avec des intervenant·e·s issu·e·s de gouvernements, de la jeunesse, du monde des sciences, des communautés locales, du secteur privé, d’ONG, des médias et d’autres organisations. 

La journée a été divisée en neuf sessions scientifiques et quatre sessions plénières. De plus, tout au long de la journée se sont tenus des projections de films, une visite virtuelle, des expositions numériques, deux performances musicales des artistes Fatoumata Diawara et Rocky Dawuni (nominés aux Grammy Awards), des ateliers, des séances de réseautage et plusieurs discours inspirants.

Déconstruire les mythes sur les zones arides

Une visite virtuelle des zones arides africaines produite par l’Institut international de recherche sur l’élevage (ILRI) affirme que « la terre regorge de vie », faisant allusion à la nature invisible des zones arides. 

En effet, les zones arides abritent plus de la moitié du carbone stocké dans le sol, grâce à d’immenses racines et à une richesse en microorganismes que l’on ne trouve que dans ces paysages. 

Toutefois, la mise en avant des zones arides dans le discours public tend à souligner leur luttes environnementales et sociales plutôt que leur riche complexité.

Lors de la séance plénière d’ouverture du GLF, Ibrahim Thiaw, Secrétaire exécutif de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), a présenté les cinq mythes les plus courants sur les zones arides : ces zones seraient improductives, n’auraient que peu de choses à offrir pour lutter contre les crises climatiques et de biodiversité, ne contribueraient pas aux économies, seraient des déserts qui ne devraient pas faire l’objet d’investissements, et leurs habitants seraient responsables de leur dégradation. À chacun de ces arguments, il a opposé des contre-arguments : le coton cultivé dans les zones arides soutient l’industrie mondiale de la mode, les opportunités considérables de produire de l’énergie propre, ou encore les communautés particulièrement économes en ressources qui ont peaufiné leurs liens avec la terre au fil des siècles.

« Sans ses zones arides, l’Afrique ne serait pas l’Afrique », a déclaré I. Thiaw avant de poursuivre : « Le changement se fait localement, il n’est pas importé (…). Il est temps de remettre le compteur à zéro, de repenser le développement de l’Afrique, de transformer les défis en opportunités ».

Mordecai Ogada, écologiste et expert en politique kenyan, a fait écho à I. Thiaw. Dans son discours d’ouverture, il a également exhorté à la prudence quant à l’emploi du terme « restauration », présent dans de nombreuses initiatives environnementales en Afrique, comme l’Initiative pour la restauration des paysages forestiers africains (AFR100) qui vise à restaurer 100 millions d’hectares de terres d’ici 2030, ou encore la Décennie des Nations Unies pour la restauration des écosystèmes.

Un pasteur âgé en Éthiopie. UNICEF Éthiopie
Un pasteur âgé en Éthiopie. UNICEF Éthiopie

Pour M. Ogada, « la restauration est un mot particulièrement puissant. Il désigne ce qui se passe après une sorte de catastrophe. Mais, nous devons nous demander : À partir de quoi restaurons-nous et vers quoi dirigeons-nous ? ». De plus, il souligne que les objectifs considérables, tels que l’atteinte de 30 % d’aires protégées, doivent être examiné dans le contexte africain, car un tel changement pourrait avoir pour conséquence d’éloigner les communautés des terres dont elles dépendent et qu’elles gèrent durablement.

Il est également essentiel de combler les manques de connaissances sur les zones arides pour que la restauration soit socialement et écologiquement réussie. D’ailleurs, un certain nombre de sessions auxquelles ont participé plus de 70 journalistes se sont spécifiquement penchées sur ce point. 

Sous la houlette de l’Institut international de recherche sur l’élevage (ILRI), du WWF et de plusieurs autres partenaires, un nouvel Atlas mondial des pâturages, le premier du genre, a été présenté en détails. Cet Atlas constitue une publication vivante qui comprend actuellement 16 séries de cartes représentant des pâturages qui couvrent 54 % de la surface terrestre mondiale  (en grande partie des zones arides) et qui servent à l’élevage. L’Atlas examine les subtilités des pâturages, de l’évolution des cycles hydrologiques en passant par l’utilisation de l’imagerie satellitaire pour distinguer la couverture végétale autochtone des espèces envahissantes.  

Selon Jonathan Davies, coordinateur mondial pour les zones arides à l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) : « Je considère vraiment que cela change la donne, car nous cherchons ce type de données mondiales depuis si longtemps(…). On ne peut pas gérer ce que l’on ne peut pas évaluer. Pour être honnête, pendant de nombreux siècles, les pasteurs ont très bien géré les pâturages en utilisant leurs propres définitions et évaluations. Mais, je pense que les gouvernements et les autres acteurs ont généralement été moins efficaces. Une partie du défi auquel ils sont confrontés consiste à se mettre d’accord sur ce dont nous parlons ».

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a accueilli le lancement du programme d’impact sur la durabilité des paysages des zones arides du Fonds pour l’environnement mondial (FEM-7), un programme qui vise à intégrer 12 millions d’hectares de zones arides d’Afrique et d’Asie centrale dans des pratiques de gestion durable des terres (GDT), ce qui aura un impact sur la vie de près d’un million de personnes.En outre, la FAO a aussi lancé la version française d’ Unasylva, sa revue internationale des forêts et des produits forestiers. Son dernier numéro intitulé « Restaurer la Terre : La prochaine décennie » constitue une ressource solide sur les efforts de restauration dans le monde en préparation de la Décennie des Nations Unies pour la restauration des écosystèmes.

La biodiversité au service de l’alimentation

Pour satisfaire la demande alimentaire mondiale prévue en 2050, la FAO a estimé que la production agricole pourrait devoir augmenter de 53 % par rapport à 2012. Agnes Kalibata, Envoyée spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour le Sommet sur les systèmes alimentaires, a déclaré que cela devra se faire tout en réduisant l’empreinte écologique de l’agriculture, ce qui nécessite d’investir davantage afin que les agriculteurs puissent adapter leurs pratiques. 

La régénération naturelle gérée par les agriculteurs (Farmer-managed natural regeneration ou FMNR), par laquelle les agriculteurs des zones arides utilisent les systèmes racinaires des arbres pour cultiver des arbres de façon économe, est l’un des mécanismes qui s’est avéré particulièrement efficace pour améliorer la fertilité des sols et augmenter les rendements des cultures et le fourrage du bétail. L’évêque Simon Chiwanga, qui dirige la Fondation LEAD en Tanzanie, une organisation axée sur la FMNR, a déclaré dans un discours que le travail de son organisation a permis à plus de 120 000 agriculteurs de planter en Tanzanie plus de 8 millions d’arbres sur 100 000 hectares.

Les banques de gènes jouent également un rôle mésestimé dans l’avenir de l’approvisionnement alimentaire mondial. 

Organisée par le Crop Trust, une session a souligné l’importance de ces institutions dans le développement et la fourniture aux agriculteurs de semences résistantes au changement climatique et aux conditions météorologiques extrêmes. 

De plus, la session a mis en avant la nécessité d’un soutien politique, notamment pour l’élargissement des banques de gènes, des centres urbains vers les zones rurales où les agriculteurs et les éleveurs peuvent avoir un meilleur accès à leurs semences.

Une session axée sur l’alimentation a réuni les intervenantes suivantes : Salima Mahamoudou, chercheuse à l’Institut des ressources mondiales (WRI), l’entrepreneure nigérianne Ndidi Nwuneli, et la chef ghanéenne Selassie Atadika (de gauche à droite). 
Forum mondial sur les paysages (GLF).
Une session axée sur l’alimentation a réuni les intervenantes suivantes : Salima Mahamoudou, chercheuse à l’Institut des ressources mondiales (WRI), l’entrepreneure nigérianne Ndidi Nwuneli, et la chef ghanéenne Selassie Atadika (de gauche à droite).
Forum mondial sur les paysages (GLF).

D’après Stefan Schmitz, directeur exécutif du Crop Trust : « Nous devons nous rappeler (…) qu’en ce qui concerne les ressources génétiques, tous les êtres humains dépendent les uns des autres sur terre. Si nous voulons réussir, il ne doit plus y avoir de silos. Sans systèmes alimentaires sûrs et solides, qui s’appuient sur la diversité de nos semences, nous sommes perdus ».

Selon Ismahane Elouafi, scientifique en chef à la FAO, seulement 9 des quelques 6 000 espèces de plantes cultivées dans le monde à des fins alimentaires représentent 66 % de la production agricole totale. 

De plus, l’avenir de la sécurité alimentaire et de la nutrition en Afrique passe par la diversification de la production alimentaire. 

Dans une large mesure, cela nécessite de remodeler les chaînes d’approvisionnement du continent, qui, selon les intervenant·e·s, ont été détériorées par le colonialisme et l’introduction des cultures de rente, au point que les aliments importés coûtent désormais moins chers que ceux produits localement. 

La réputée chef ghanéenne Selassie Atadika a déploré le manque de soutien pour les productions agricoles autochtones, rappelant clairement comment le Ghana a dépensé en 2016 1,6 milliard de dollars pour importer du riz d’Asie.

Restauration intergénérationnelle

L’Afrique est le continent le plus jeune du monde, avec près de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans. De fait, l’importance des échanges intergénérationnels et de l’autonomisation des jeunes a résonné tout au long des différentes sessions.

Ainsi, pour Wanjira Mathai, vice-présidente et directrice régionale pour l’Afrique de l’Institut des ressources mondiales (WRI) : « Le rôle que jouent les jeunes est à peu près le plus grand avantage que possède l’Afrique. Comment pouvons-nous les intéresser, les stimuler et investir dans leurs idées ? Le Sahel est la partie la plus jeune du plus jeune continent du monde. Cela devrait être une source de force et d’inspiration inouïe ».

Au Ghana, l’Institut de recherche sur les ressources génétiques des plantes travaille à la sauvegarde de la biodiversité des espèces végétales africaines. Crop Trust, Flickr.
Au Ghana, l’Institut de recherche sur les ressources génétiques des plantes travaille à la sauvegarde de la biodiversité des espèces végétales africaines. Crop Trust, Flickr.

Néanmoins, une fois encore, l’autonomisation des jeunes doit naître d’échanges entre africaines et africains, plutôt que d’une approche descendante ou d’une approche d’origine extérieure. En effet, lors d’un échange sur le rôle des banques de gènes dans la préservation de la biodiversité africaine pour les générations futures, Tony Simons, directeur général du Centre mondial d’agroforesterie (ICRAF), a rappelé que « le terme de développement des capacités est arrogant. Les compétences sont là ». D’après lui, il s’agit plutôt de mobiliser les échanges entre les générations et « de faire fonctionner ce thème et ce paradigme en Afrique pour une réussite intergénérationnelle ».

Ndidi Nwuneli est une femme d’affaires nigériane qui a plusieurs cordes à son arc : elle gère des entreprises agricoles et des sociétés de conseils en Afrique de l’Ouest. De plus, elle a fondée LEAP Africa, une organisation pour l’autonomisation des jeunes, qui forme des entrepreneurs au développement durable de leurs activités, non seulement en protégeant mais aussi en restaurant l’environnement pendant le développement de leurs activités afin de ne pas « répéter les erreurs commises par l’Occident ». 

Cela signifie qu’il faut intégrer l’éducation environnementale dans les programmes scolaires, les programmes de formation en agrobusiness et les plans de développement des entreprises.

Lors d’une session organisée par des jeunes sur le thème des emplois verts, Helina Teklu, une éco-entrepreneure et cofondatrice de Seed Bomb Ethiopia a ainsi prodigué le conseil suivant : « Le conseil que j’ai pour les jeunes est de commencer à observer ce qui vous entoure. Les opportunités sont juste devant nous, particulièrement en Afrique. Je vous suggère donc d’abord de changer votre point de vue et vos lunettes à travers lesquelles vous voyez le monde, puis de commencer à considérer l’Afrique comme une terre d’opportunités et d’aller les saisir ».


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