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« La viande de brousse en ville ? Moi, je dis non », la nouvelle campagne lancée dans le bassin du Congo

Questions-réponses avec Nathalie van Vliet, experte en gestion de la faune sauvage au sein du CIFOR

Des crocodiles vendus sur un marché en République démocratique du Congo. Ollivier Girard, CIFOR
3 mars 2021

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Dans le bassin du Congo, la viande de brousse constitue la principale source de protéines pour les populations rurales et un mets de choix prisé par les citadins qui la consomment en ce qu’elle relève d’une tradition culturelle et d’un symbole de statut social. Ainsi, chaque année, plus de 12 millions de tonnes de viande de brousse sont vendues dans la région, avec une consommation annuelle comprise entre 10 à 200 kilos par habitant. Avec l’augmentation de la demande urbaine, la pression sur la sécurité alimentaire et la biodiversité en milieu rural s’accélère, rendant donc urgente la prise de mesures en faveur d’une plus grande durabilité du secteur de la viande sauvage.

Autour de la Réserve de biosphère de Yangambi, une aire forestière protégée située dans le nord de la République démocratique du Congo (RDC), les chasseurs vendent plus de 80 % de ce qu’ils chassent, ce qui entraîne un grave problème de malnutrition au sein des communautés rurales qui ne disposent pas de sources alternatives de protéines. En parallèle, les consommateurs urbains sont de plus en plus exposés à des problèmes de santé, dont certains résultent de la consommation d’une viande de brousse mal transformée, transportée sur des routes poussiéreuses pendant des jours, puis mise en vente sur des marchés insalubres.

Grâce à un financement de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) et de l’Union européenne (UE), le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) vient de lancer une campagne de sensibilisation innovante destinée aux chasseurs et consommateurs urbains localisés au sein et aux alentours des centres urbains de Kisangani et Yangambi. Cette campagne a pour objectif non seulement d’encourager les chasseurs à chasser principalement pour l’autoconsommation de leurs familles plutôt que de vendre leurs prises, mais aussi d’encourager la consommation de volaille et de porc produits localement auprès des citadins.

Pour célébrer la Journée mondiale de la vie sauvage, nous nous sommes entretenus avec Nathalie van Vliet, experte au CIFOR, pour savoir ce qui rend cette campagne si spéciale dans le bassin du Congo, la manière dont celle-ci compte transformer les perspectives locales sur la viande de brousse, et la façon dont elle s’inscrit dans les efforts plus larges déployés par le CIFOR pour promouvoir une gestion plus durable de la faune sauvage.

La campagne fait appel à des spots publicitaires, des affiches informatives et même des animations médiatiques pour faire évoluer les mentalités sur la chasse de viande de brousse. Quels sont vos objectifs ?

Nous faisons participer des hommes pour qui la chasse constitue la principale activité de subsistance. Ces chasseurs gagnent environ 40 dollars par mois, soit deux fois plus que le salaire minimum officiel en RDC, mais l’argent est souvent dépensé pour l’achat d’articles non-essentiels. En parallèle, la pression sur les ressources impacte négativement la nutrition et la santé des populations locales. Il s’agit ici de réussir à rendre les chasseurs fiers de chasser principalement pour nourrir leur famille.

Dudu Lokangia, un chasseur de 41 ans, prépare un piège dans la forêt, Yangambi, RDC. Axel Fassio, CIFOR
Dudu Lokangia, un chasseur de 41 ans, prépare un piège dans la forêt, Yangambi, RDC. Axel Fassio, CIFOR

Comment allez-vous faire participer les consommateurs urbains ?

À Kisangani et Yangambi, la viande de brousse est plus chère que le poulet et le porc produits localement, mais elle reste prisée des familles aisées qui y voient un mets de choix pour leurs invités : cela fait « chic ». Avec cette campagne, nous voulons susciter la fierté de consommer du poulet et du porc produits localement, plutôt que de la viande de brousse de qualité douteuse, ou de la viande congelée importée. Nous ciblons la jeune génération de la classe ouvrière parce qu’elle est plus susceptible d’accepter de consommer de nouvelles sources de protéines, contrairement aux générations plus âgées qui ont grandi en se nourrissant de viande de brousse.

En quoi cette campagne est-elle innovante ?

Par le passé, des tentatives ont été faites pour aborder la question de la chasse et de la consommation de viande de brousse, mais elles ne reposaient pas sur une approche fondée sur les résultats concernant le changement des mentalités. De plus, une vision globale faisait défaut. Notre campagne s’appuie sur une base scientifique solide et, surtout, elle s’inscrit dans une stratégie plus large visant à renforcer la durabilité du secteur de la viande sauvage à Kisangani et Yangambi.

Quels sont les piliers de cette stratégie globale pour un secteur de la viande sauvage durable ?

Le changement des mentalités ne peut se faire de manière isolée. Il est indispensable de diversifier les sources de revenus des chasseurs et de fournir aux consommateurs des sources de protéines alternatives et culturellement acceptables. La stratégie encourage le développement de microentreprises, principalement centrées sur la production agricole et porcine. D’autre part, nous surveillons également la faune sauvage au sein et autour de la Réserve de biosphère de Yangambi grâce à des pièges photographiques placés dans la forêt.

Jonas Muhindo, chercheur au CIFOR, règle un piège photographique. Axel Fassio, CIFOR
Jonas Muhindo, chercheur au CIFOR, règle un piège photographique. Axel Fassio, CIFOR

Qu’en est-il de l’amélioration des pratiques de chasse ?

Avant d’aborder les systèmes de gouvernance qui constituent un autre pilier de la stratégie, il est essentiel de réduire la dépendance des populations rurales à l’égard de la viande de brousse. À un stade ultérieur, le projet soutiendra les villages à améliorer les règles et pratiques de chasse afin de renforcer la durabilité. Il est important de noter que toutes les solutions doivent être adaptées aux contextes locaux, qui varient considérablement d’un pays et d’une province du bassin du Congo à l’autre.

La prochaine décennie sera cruciale pour préserver la biodiversité subsistant dans le monde tout en améliorant la sécurité alimentaire mondiale. Dans quelle mesure être-vous convaincue que le commerce de viande de brousse en RDC et ailleurs peut évoluer vers un modèle plus durable ?

Parvenir à une gestion durable de la faune sauvage en RDC reste un défi énorme. Les actions comme celles que nous coordonnons à Kisangani doivent être renforcées, et les enseignements tirés devraient influencer les politiques régionales et nationales afin d’obtenir de meilleurs résultats. L’utilisation de la faune sauvage devrait être pleinement intégrée dans les stratégies de biodiversité, de sécurité alimentaire et de réduction de la pauvreté. Cela signifie qu’il faut travailler en faveur d’une gouvernance stable, d’une planification de l’utilisation des terres pour limiter la déforestation, d’une régulation du développement des activités extractives légales et illégales, et d’une meilleure gestion des éventuelles pandémies à venir.

Pour davantage d’informations sur la campagne, vous pouvez consulter le site Web cifor.org/yangambi/nyamacongo ou suivre le hashtag #NyamaCongo


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