Les éléphants de forêt ont faim à cause du changement climatique

Une étude menée au Gabon révèle une pénurie de fruits et des impacts négatifs sur la nutrition de la mégafaune

Famille d'éléphants de forêt (Loxodonta cyclotis) boivent de l'eau dans une rivière à Djidji, au Gabon. Photo: Malcolm Starkey
9 octobre 2020

Situé au cœur de la forêt tropicale humide du Gabon et couvrant une superficie de 4 000 kilomètres carrés, le parc national de la Lopé est l’un des sanctuaires les plus importants pour les éléphants de forêt (Loxodonta cyclotis) en Afrique centrale. Mais en raison des effets directs du changement climatique, ces pachydermes peinent à trouver à manger, indique une récente étude.

Les éléphants de forêt se déplacent souvent sur de longues distances pour chercher des fruits mûrs dont ils se nourrissent. Cependant, en trois décennies on a perdu plus de 80 pour cent de la productivité en fruits dans le parc national de la Lopé. Dans les années 1980, ils trouvaient des fruits mûrs sur un arbre sur dix. Aujourd’hui, ils doivent sillonner plus de 50 arbres avant de trouver un arbre ayant des fruits mûrs. En conséquence, les éléphants de forêt maigrissent.

L’équipe internationale de recherche qui a mené l’étude souligne un effondrement de 81 pour cent de la productivité fruitière chez plus de 70 espèces d’arbres à la Lopé entre 1986 et 2018, ainsi qu’un affaiblissement de 11 pour cent de la forme physique des éléphants de forêt depuis 2008. 

« D’autres facteurs comme les maladies peuvent causer une maigreur chez les éléphants, » dit Robin Whytock, expert de l’Université de Stirling et l’un des principaux auteurs de l’étude. « Mais nous aurions espéré que cela s’accompagne d’une augmentation de la mortalité ; ce qui n’a pas été constaté dans cette population d’éléphants malgré le suivi constant, » indique-t-il. 

Cette nouvelle étude met en évidence l’impact du changement climatique sur les forêts tropicales humides d’Afrique centrale et leur biodiversité. À la Lopé, la floraison d’une vingtaine d’espèces d’arbres dépend de la chute des températures pendant la longue saison sèche. 

Néanmoins, ces trois dernières décennies, on enregistre en moyenne deux cent millimètres de moins de pluviométrie. Le climat de la Lopé est donc devenu plus chaud et plus sec, explique Emma Bush, experte de l’Université de Stirling et co-auteur de l’étude. « Nous savons que dans cette période, la température moyenne à la Lopé a augmenté d’environ un degré et ceci est le principal facteur qui explique la cause du déclin de la productivité fruitière, » déclare-t-elle. 

Une photo prise par un piège photographique montre deux éléphants de forêt souffrant de malnutrition dans le parc national de Lopé, au Gabon. Photo: Anabelle Cardoso
Une photo prise par un piège photographique montre deux éléphants de forêt souffrant de malnutrition dans le parc national de Lopé, au Gabon. Photo: Anabelle Cardoso

Trois décennies de données

Depuis 1986, des chercheurs de l’Université de Stirling et des scientifiques Gabonais mènent une étude sur la floraison et la fructification des plantes consommées par la mégafaune de la Lopé. Ils suivent un échantillon d’environ mille arbres et détiennent donc un jeu de données assez rares sur le comportement des plantes vis-à-vis des changements climatiques. Ils utilisent une méthode statistique pour analyser la variation de la production des fruits par arbre fruitier et par espèce d’arbre. 

Après avoir constaté un déclin important dans la productivité fruitière, les chercheurs ont décidé de vérifier si cela avait un impact sur la condition physique des mammifères frugivores, notamment l’éléphant de forêt. Ils ont choisi cet animal parce que c’est facile d’observer des changements sur son corps. 

« L’éléphant n’a pas de poils comme les gorilles et les chimpanzés, » précise Lee White, ministre des eaux et forêts du Gabon et co-auteur de l’étude. « On voit sa peau et on voit aussi facilement ses os. On peut voir ses côtes, ses hanches, si l’éléphant est en bonne ou mauvaise santé. » 

En plus, l’Agence Nationale des Parcs Nationaux du Gabon a accumulé plus de 80 mille photographies numériques d’éléphants depuis 1997 grâce aux touristes et aux pièges photographiques. Les chercheurs ont minutieusement analysé les images prises entre 1997 et 2018, attribuant à chaque image une note selon la condition physique de l’éléphant. 

Les résultats inquiètent, selon R. Whytock. « Si d’importantes zones protégées comme le parc national de la Lopé au Gabon ne peuvent plus fournir suffisamment de nourriture, nous pourrions assister à une nouvelle baisse des populations, ce qui mettrait en péril leur survie à long terme. Et nous savons que les grands animaux, comme les éléphants, sont extrêmement importants pour le bon fonctionnement des écosystèmes et que leur perte pourrait entraîner de vastes changements dans les systèmes forestiers et même réduire la quantité de carbone qui y est stockée, » dit-il.  

De récentes études montraient que la forêt africaine résiste mieux au changement climatique. Mais ces nouveaux résultats donnent « un premier indice que les changements climatiques commencent à vraiment stresser les arbres de la forêt tropicale du Gabon. C’est également une preuve qu’au moins un frugivore, l’éléphant, paie le prix de ce changement, » selon L. White.

Affamé, l’éléphant s’attaque à l’homme

Dans les années 1980, le Gabon comptait près de soixante mille éléphants. À cette époque, il y avait peu de plaintes sur les ravages causés par les animaux. Cependant depuis une quinzaine d’années, le Gabon, qui accueille la moitié des éléphants de forêt d’Afrique, a perdu environ un tiers de sa population d’éléphants, et en conséquence le conflit homme-éléphant s’est aggravé.  

Ces pachydermes quittent les forêts pour les villages et dévastent les plantions des populations. « Les éléphants ont faim, ils sont de plus en plus maigres, et ils sont de plus en plus présents dans les plantations. Pour la première fois, ça nous montre que c’est un problème d’adaptation au changement climatique, » affirme L. White. 

Après cette première étude, les chercheurs envisagent d’explorer des études similaires dans d’autres forêts tropicales. En attendant, E. Bush pense que « si ce déclin se produit dans l’ensemble de la région, il faudra exercer davantage de pression sur les accords internationaux pour réduire les émissions de carbone et limiter le changement climatique ».


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