Pour la durabilité des paysages, il est temps de mettre le turbo : explications

Robert Nasi, Directeur général du Centre de recherche forestière internationale, invite tous les participants à venir sur scène lors de la clôture du GLF de Bonn 2018. Pilar Valbuena, GLF
5 décembre 2018

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Nous savons ce qu’il faut transformer et c’est le moment de le faire. C’est l’un des principaux messages dégagés du Forum mondial sur les paysages qui a rassemblé 1 000 participants à Bonn en Allemagne les 1er et 2 décembre, et des milliers d’internautes, pour faire plus que des promesses et des engagements et impulser une action collective afin d’assurer un avenir plus durable à la vie sur notre planète.

« Le monde a besoin d’action décisive », a déclaré Robert Nasi, Directeur général du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR), dans son discours de clôture. « La recherche est importante, mais nous en savons maintenant assez pour comprendre qu’il y a un problème et que nous devons le résoudre – assez pour savoir ce que nous devons faire. » Jochen Flasbarth, Secrétaire d’État du Ministère allemand de l’Environnement, partageait le sentiment d’urgence de R. Nasi : « Sans un secteur de l’utilisation des terres durable, on ne pourra respecter aucun des objectifs internationaux en matière de climat, de biodiversité et de développement durable. »

Les participants ont redit que, si nous restons sans rien faire, ou si nous bricolons des mesurettes ou si l’action est trop lente, les paysages ne seront pas sur la voie de la durabilité et les objectifs critiques fixés pour le développement, le climat et la biodiversité ne se réaliseront pas. Alors qu’est-ce que nous permettra d’arriver là où nous devons aller ? Pour répondre à cette question, les représentants des États, les universitaires, les ONG, le secteur privé et la société civile ont consacré la majeure partie des deux jours de ce forum à présenter des principes précis et des stratégies pratiques.

« Pour une transformation radicale, il faut une action ascendante, mais aussi descendante, afin de pouvoir supprimer bon nombre de ces politiques perverses qui ne sont pas conformes aux objectifs de développement durable », a fait remarquer Louise Luttikholt, directrice de l’IFOAM, qui fait partie des 21 personnes qui ont signé la Charte du GLF lors de cet événement. Une bonne gouvernance, des politiques ciblées et des cadres institutionnels et juridiques adéquats sont essentiels, ont souligné les participants, mais le secteur public ne peut pas entraîner seul la révolution des paysages durables.

Pour Satya S. Tripathi, Sous-secrétaire général du Programme des Nations Unies pour l’environnement, il faut se rendre à l’évidence que la finance et le secteur privés vont jouer un rôle clé dans la création de paysages durables. « C’est la raison pour laquelle nous devons sortir de notre zone de confort et trouver des solutions pour collaborer avec les acteurs du secteur privé, même avec ceux qui n’ont pas un comportement exemplaire, afin de pouvoir les amener sur la bonne voie », a-t-il affirmé.

Le rôle de la finance privée a été également mis en avant lors d’une séance plénière sur la finance qui était réservée aux femmes. Nous devons accepter que l’investissement public a sa place, a exposé Jane Feehan de la Banque européenne d’investissement, mais que la majeure partie des financements verts doit provenir d’institutions et d’entreprises privées.

DES MODÈLES ÉCONOMIQUES DURABLES

Exploiter le potentiel offert par des modèles économiques durables et faire évoluer le comportement des consommateurs font partie des principales approches prônées aussi bien par des chercheurs et des États que par des organisations internationales. Plusieurs initiatives sont en train de prendre forme pour faire campagne en faveur d’une production et d’une consommation responsables, en insufflant une prise de conscience environnementale dans les chaînes d’approvisionnement et les mentalités.

« Par exemple, qu’est-ce qui rend un territoire attractif pour les sociétés cherchant à s’approvisionner en produits durables ? », a demandé Gita Syahrani, Directrice du Secrétariat de l’Association des districts durables en Indonésie. « Nous nous employons à définir ces conditions favorables afin que nos districts puissent rendre leurs chaînes d’approvisionnement plus écologiques pour des produits de base comme le caoutchouc ou l’huile de palme », a-t-elle fait savoir. Dans le cadre de ce travail, ils collaborent avec l’initiative néerlandaise de commerce durable IDH sur la création d’un mécanisme d’approvisionnement vérifié, le Verified Sourcing Mechanism (VSM).

Ce mécanisme innovant imaginé par IDH, qui sera lancé pour consultation en juillet 2019, vise à vérifier la durabilité de la totalité d’une zone de production, comme un État fédéré ou un district, pour que l’audit de chaque producteur ou chaque produit de base ne soit plus nécessaire. « Les zones d’approvisionnement vérifié peuvent susciter le progrès parce qu’elles constituent un modèle économique en faveur de la durabilité, que tout le monde peut adopter », a expliqué Willem Klaassens, spécialiste senior du commerce des produits de base chez IDH.

C’est sur ce même principe que devrait reposer la restauration des paysages forestiers, selon des représentants d’organisations comme l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le CIFOR et l’Organisation internationale des bois tropicaux (OIBT). « L’intégration de la restauration des paysages forestiers et des chaînes de valeur du bois durable peut conduire à plus d’avantages globalement, notamment à plus de services écosystémiques, de produits forestiers et d’opportunités d’emploi », a indiqué Hiroto Mitsugi, Sous-directeur général du Département des forêts à la FAO.

NE PAS OUBLIER LE CAPITAL NATUREL

R. Nasi du CIFOR a fait remarquer que le coût de l’inaction est bien supérieur au coût de l’investissement, financier ou en actes, dans la durabilité du paysage. « On estime que le monde perd 6 300 milliards USD à cause de la dégradation des terres tous les ans ; alors que si l’on atteint l’objectif de restauration de 300 millions d’hectares d’ici 2030, le retour sur investissement pourrait être de 7 à 20 pour chaque dollar investi. »

Dans une récente étude, la Banque mondiale s’est penchée sur la richesse des pays en tenant compte du capital naturel, bâti et humain. Cette étude a révélé que le capital naturel compte en moyenne pour 9 % de la richesse au niveau mondial, mais pour 47 % dans les pays à faible revenu.

« Cela signifie qu’une gestion plus efficiente des ressources naturelles est primordiale pour le développement durable des pays », a mentionné Karin Kemper, directrice principale du pôle mondial d’expertise en Environnement et ressources naturelles de la Banque mondiale. « Pour comprendre comment les pays s’enrichissent de manière durable, il ne faut pas s’arrêter au produit intérieur brut, mais prendre en compte leur capital naturel. »

Une meilleure intégration des interventions sur les paysages dans les plans de développement économique national pourrait permettre d’avancer à grands pas pour changer le comportement des consommateurs, pour accroître la transparence des chaînes d’approvisionnement et pour équiper les producteurs afin de monter des projets qui peuvent être mûrs pour l’investissement et financièrement intéressants.

Ensuite, il y a l’enjeu transversal des droits, et « en particulier, ceux des communautés locales et des populations autochtones, dont les territoires abritent 80 % de la biodiversité mondiale », a précisé Joan Carling, coresponsable de l’Indigenous Peoples Major Group for Sustainable Development.

Face à la croissance démographique mondiale et au changement climatique, il est impératif de mettre d’urgence en œuvre ces idées et d’autres stratégies, a déclaré, convaincu, Stefan Schmitz, Directeur général adjoint et commissaire de l’initiative « One World – No Hunger » (Un seul monde sans faim) du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ). « Nous devons donner aux populations les moyens de parvenir à des filières alimentaires durables, en gardant à l’esprit qu’elles vivent dans des espaces, pas dans des secteurs. Nous devons arrêter de raisonner en termes de secteurs pour raisonner en termes de paysages. »

DU CHANGEMENT AU NIVEAU INDIVIDUEL À UNE TRANSFORMATION RADICALELe GLF réunit des organisations de grande envergure, mais permet aussi de braquer le projecteur sur des personnes, jeunes et moins jeunes, qui se sont heurtées au scepticisme et ont tenté au péril de leur vie de retrouver un bon état écologique des paysages dans divers endroits de la planète. Parmi ces personnes, Yacouba Sawadogo et Tony Rinaudo sont lauréats de la Right Livelihood Award.

Y. Sawadogo, appelé « l’homme qui a arrêté le désert », a consacré sa vie à restaurer la fertilité de la terre dans son Burkina Faso natal, inspirant ainsi de nombreux autres fermiers dans son pays et même à l’étranger. « J’ai tout abandonné, même mes affaires, pour me consacrer entièrement à la terre et lui donner tout mon temps. À 72 ans, je ne possède qu’un âne et une charrette. Ma seule richesse est la forêt que j’ai plantée », a-t-il confié lors de la séance plénière d’ouverture.

T. Rinaudo, qui est spécialiste de la gestion des ressources naturelles chez World Vision, s’est fait le défenseur d’une technique de restauration appelée « farmer-managed natural regeneration ou FMNR », c’est-à-dire la régénération naturelle gérée par les fermiers. Après avoir travaillé pendant plusieurs décennies avec des pays comme le Niger, il a réalisé ceci : « La première étape si l’on veut retrouver un bon état écologique dans les paysages est de remettre de l’écologie dans les mentalités. »

Le chemin sera peut-être long, mais les milliers d’organisations et de personnes qui ont participé au GLF sont déjà en route.


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