Questions/Réponses : Pas de solution miracle pour résoudre les problèmes de la restauration des paysages en Afrique, affirme le Directeur général du CIFOR

Robert Nasi, director general at the Center for International Forestry Research (CIFOR), speaks at the 2018 Global Landscapes Forum in Bonn, Germany. GLF/Pilar Valbuena
Julie Mollins
11 août 2018

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Robert Nasi, Directeur général du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR), s’exprime au Forum mondial sur les paysages 2017 de Bonn en Allemagne. GLF/Pilar Valbuena

BONN, Allemagne (Landscape News) — Les paysages en Afrique doivent être restaurés afin de satisfaire les besoins en ressources naturelles de la population qui croît à grande vitesse sur le continent, mais le défi est complexe, déclare mardi le directeur d’un éminent organisme international de recherche forestière quelques semaines avant un congrès consacré à la restauration.

Le prochain Forum mondial sur les paysages (GLF) Prospects and Opportunities for Restoration in Africa (Perspectives et opportunités pour la restauration en Afrique)  qui se tiendra au siège du PNUE à Nairobi les 29 et 30 août mettra en avant un grand nombre d’initiatives en cours pour la restauration des paysages et et ouvrira la voie à de nombreuses autres interventions.

« La raison pour laquelle le GLF de Nairobi est capital, et c’est aussi l’une des raisons qui ont motivé la création du GLF lui-même, c’est l’importance de l’Afrique en termes de réalisation du développement durable, mais je pense qu’il n’y a ni solution unique ni solution miracle », précise Robert Nasi, Directeur général du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR), qui coordonne le Forum avec la Banque mondiale et le PNUE.

Plus de 800 participants et des milliers d’internautes, dont des chefs d’État, des experts de la restauration des paysages, des décideurs, des médias du monde entier, des experts financiers, des spécialistes de l’environnement, des chefs autochtones et communautaires, s’attaqueront aux divers défis que pose la dégradation des terres sur tout le continent.

« Le GLF peut permettre de faire le lien, de jouer les intermédiaires entre divers engagements et diverses initiatives là où les gouvernements ont promis de restaurer des terres, où des personnes s’activent sur le terrain, mais où il existe un hiatus entre les engagements pris en haut lieu et l’action sur le terrain », indique R. Nasi, qui explique que si d’autres continents partagent les mêmes défis, les pays africains sont plus susceptibles d’être confrontés à un manque de ressources pour y répondre.

  1. Nasi a fait part de son point de vue à Landscape News dans l’interview suivante.

Question : Pourquoi le GLF de Nairobi est-il important ?

Réponse : Ce n’est pas le GLF de Nairobi qui est important, c’est la question de la restauration en Afrique parce que c’est le continent qui présente la plus forte proportion de terres dégradées, que ce soit des forêts ou des terres agricoles. Il est essentiel de restaurer la capacité de ces terres si nous voulons avoir suffisamment de ressources pour les 900 millions d’Africains qui y vivront d’ici 2050. La restauration est indispensable pour le fonctionnement des services écosystémiques : l’eau, la qualité de l’air, le sol et surtout près des villes. Les terres ont souvent été dégradées près des centres urbains en raison du surpâturage ou parce que les populations ont coupé la majorité de la végétation pour avoir du bois-énergie. C’est ainsi que nous constatons un anneau de désertification dû à l’action de l’homme autour des villes. Il est crucial de restaurer les terres pour qu’elles produisent les services, le bois et l’énergie dont on a besoin. La raison pour laquelle le GLF de Nairobi est capital, et c’est aussi l’une des raisons qui ont motivé la création du GLF lui-même, c’est l’importance de l’Afrique en termes de développement durable.

Question : Quels sont les défis spécifiques auxquels l’Afrique est confrontée ?

Réponse : Il n’y a pas de défi spécifique à l’Afrique en général. Des problèmes semblables existent en Amérique latine et en Asie. Ce qui diffère, c’est la capacité, financière ou humaine, des populations pour remédier aux problèmes. Malgré bon nombre de problèmes financiers, il existe beaucoup d’exemples positifs où les personnes font énormément avec les ressources dont elles disposent. Au GLF de Nairobi, nous voulons montrer qu’il existe beaucoup d’actions positives sur le terrain.

Question : Quel impact a l’approche paysagère sur les efforts de restauration ? Voyons-nous un progrès ? Des changements se sont-ils produits ?

Réponse : Nous voyons du progrès. La restauration des paysages est plus dans l’air du temps, mais c’est en fait un sujet ancien qui s’est surtout appliqué dans le contexte de la réhabilitation des sites miniers et de la restauration des pâturages. L’approche paysagère concerne la gestion d’un territoire composé de zones primaires ou non perturbées, de zones de production et de zones dégradées. Cela implique la réhabilitation des espaces dégradés pour qu’ils soient compatibles avec les zones de production et les zones non perturbées et qu’ils retrouvent une valeur économique et sociale.

Question : Quelle est la solution pour que les transformations requises aboutissent à la restauration des terres ?

Réponse : Il est essentiel de comprendre d’abord pourquoi la zone a été dégradée. Si l’on ne comprend pas pourquoi ces terres ont été dégradées à l’origine et si le problème n’est pas corrigé, il est très probable que la dégradation reviendra. Par exemple, de vastes superficies de terres actuellement dégradées en Amazonie ont subi un cycle de déboisement avant de servir de pâturages et ensuite, à cause du manque d’entretien de ces pâturages, les espaces se sont dégradés et ne produisent plus suffisamment de fourrage pour le bétail. Après, les populations les abandonnent et partent ailleurs.

En d’autres termes, il est capital de comprendre les facteurs qui déclenchent la dégradation dans une zone précise. Autre chose dont il faut tenir compte : il se peut que vos terres dégradées ne ressemblent pas à mes terres dégradées et que je puisse vivre avec ce que je trouve là-bas. Il est nécessaire de comprendre pourquoi c’est dégradé, qui a dégradé cette forêt, cette savane ou cette steppe et pourquoi. Les causes ont-elles disparu, existent-elles encore et qu’est-ce que les populations attendent ? Si les populations ne vont pas bénéficier des terres restaurées, il est probable qu’elles ne s’en soucieront pas et très probable qu’elles les dégraderont de nouveau. Voici les facteurs dont il faut tenir compte quand on recherche la meilleure solution pour mettre en œuvre la restauration. Il ne s’agit pas simplement de trouver la bonne espèce à planter au bon endroit, cela en fait partie, mais il s’agit plus de rechercher les causes, qui sont les acteurs à l’œuvre derrière ces causes, est-ce une filière internationale ou bien les forces du marché ? Il faut voir si les moteurs de la déforestation sont toujours là ; si vous pouvez agir sur ces moteurs alors ensuite vous pouvez réfléchir à la bonne espèce à planter. Mais les objectifs pour les territoires doivent aussi être considérés. La restauration de la végétation devrait être étayée par des efforts qui se traduisent par un bénéfice pour les populations, afin qu’elles aient intérêt à la conserver en bon état et à ne pas la dégrader de nouveau.

Question : Quelle efficacité ont les initiatives de plantation d’arbres ?

Réponse : Dans le cas d’une zone où il y a eu surpâturage par exemple, si l’on replante simplement des arbres ou que l’on restaure la végétation sans remédier au problème initial qui est le pâturage d’un troupeau trop important, alors cela a peu de chance d’avoir de l’efficacité parce que la nouvelle végétation sera broutée dès qu’on l’aura plantée. Dans les autres cas, les populations sont payées pour planter des arbres. Elles plantent des arbres pendant la journée et, parce qu’elles ont touché de l’argent pour la plantation et ne sont pas vraiment concernées par les avantages liés à la restauration de la terre, elles reviennent la nuit pour arroser ces plants avec de l’eau bouillante afin qu’ils dépérissent et que, le lendemain, elles puissent replanter des arbres et se faire payer de nouveau. Cela se produit parce que les gens veulent des avantages économiques. Si on leur montre que s’ils plantent les arbres et les gardent, ils vont en tirer un avantage, ils les garderont. D’un autre côté, si l’on dit aux gens qu’on va les payer pour planter un arbre, mais qu’on en garde la propriété, au final, cela ne débouche sur aucun avantage.

Question : Voyez-vous une possibilité de mettre en place de façon pérenne une alternance de cycles d’utilisation des terres et de restauration ?

Réponse : On peut le faire dans une certaine mesure. On peut préconiser aux grosses compagnies minières de mettre la couche superficielle du sol de côté pour la remettre en place ensuite, de revégétaliser et de restaurer le site après l’exploitation. Les compagnies peuvent tenir compte de ces activités dans leurs charges d’exploitation. C’est plus difficile quand il s’agit de petits exploitants agricoles ou d’éleveurs dans une situation où ils n’ont aucun intérêt à entretenir leurs terres et à les restaurer quand d’autres espaces sont toujours disponibles. C’est sans doute plus rentable de partir et de dégrader d’autres terres pour s’en aller ensuite ailleurs plutôt que de rester au même endroit pour les entretenir. Je ne pense pas que cela puisse venir naturellement et je ne pense pas non plus que cela donne des résultats à chaque fois. Ceci étant dit, la culture itinérante est considérée comme une forme de dégradation des terres par certains, mais ce n’est pas le cas. Il s’agit d’un cycle où la végétation est coupée, puis des plantations sont effectuées et quand la terre ne produit plus suffisamment, on la laisse en jachère pendant 15 ans, la végétation repousse et le cycle recommence. Le problème que nous rencontrons dans de nombreux cas de dégradation est la surpopulation qui induit un raccourcissement de la durée de la jachère et, par conséquent, la végétation ne peut pas se reconstituer naturellement. C’est alors que la terre se dégrade. Aussi, pour répondre à votre question, ce n’est pas forcément facile et pas nécessairement un phénomène naturel et il est probable que certaines terres dégradées ne seront jamais restaurées.

Question : Vous avez précédemment soulevé le fait qu’on n’atteindra peut-être pas les objectifs fixés dans l’Accord de Paris, signé dans le cadre de la conférence des Nations Unies, qui visent à contenir la hausse des températures. Si nous devons nous adapter, quelles mesures le CIFOR prendra-t-il ou que faut-il pour contenir cette hausse ou que va-t-il se passer éventuellement ?

Réponse : Je ne pense pas qu’il y ait une réponse simple ou une réponse unique à votre question. Tout dépend du lieu. En certains endroits, il suffira de poser des clôtures autour de la zone et d’arrêter les incendies pour permettre à la végétation de repousser. Dans d’autres, des travaux importants devront avoir lieu pour restaurer la capacité du sol ou pour remplacer le carbone organique et la matière organique, et pour planter et mettre en place au final une rotation des cultures. Dans certains lieux où les perspectives économiques n’existent pas à grande échelle, il y aura très peu d’activités de restauration. Je crains qu’il n’y ait pas de solution unique ni de solution miracle. On parle beaucoup de restauration des paysages, mais ce n’est pas nécessairement la solution partout et la restauration ne doit pas forcément prendre la même forme partout. Le contexte entre en ligne de compte, comme l’histoire et, bien sûr, le climat. Votre approche ne sera pas la même si vous avez deux mètres de précipitation et un sol fertile ou si vous n’avez que 200 millimètres de précipitation et du sable. Tous ces paramètres doivent être analysés dans leur ensemble avant de se lancer dans la restauration, bien que cela n’ait pas toujours été le cas. Ceci explique pourquoi il y a beaucoup d’échecs.

Question : Comment mettre en œuvre efficacement des initiatives de restauration quand certains hommes politiques, certains entrepreneurs, et bien d’autres ne croient pas au changement climatique ? 

Réponse : Il n’y a pas besoin de croire au changement climatique pour mettre en œuvre des activités de restauration. La restauration devrait être entreprise parce qu’un lopin de terre a une immense capacité à fournir des produits agricoles ou d’autres produits. La restauration peut se faire avec ou sans changement climatique.

Pour découvrir les initiatives de restauration dans l’ensemble de l’Afrique au sommet du Forum mondial sur les paysages (GLF) de Nairobi les 29 et 30 août 2018, cliquer ici

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