Un paysage stérile transformé en éden par un cimentier kenyan

Plied Kingfisher in Haller Park, Mombasa, Kenya. Photo credit: Jon Newman (Nonny on Flickr)
22 juillet 2018

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BONN, Allemagne (Landscape News) — Il est difficile d’imaginer que la luxuriante forêt du Parc Haller, merveille écologique de l’Afrique de l’Est, n’était qu’une friche aride il y a quelques décennies.

Au début des années 1950, pour faire face à la demande insatiable de ciment, cet élément liant du béton et du mortier, suscitée par l’urbanisation contemporaine, la société suisse Cementia Holding a construit une cimenterie dans la banlieue de Mombasa, la deuxième ville du Kenya.

Dans deux carrières proches sur la côte nord, les ouvriers exploitaient le calcaire à l’aide de matériel lourd. La couche superficielle du sol était décapée pour mettre à nu la roche qui était taillée en blocs pesant plusieurs tonnes, lesquels étaient ensuite transportés à l’unité de concassage et de traitement.

Au fil des années, la production de ciment de ces carrières locales passa de 1,2 million de tonnes par an à 25 millions de tonnes. Mais cette zone autrefois fertile devint rapidement un paysage stérile avec des eaux souterraines saumâtres.

En 1970, Bamburi Cement Ltd., fondée en 1951 dans le cadre d’un partenariat entre Cementia Holding et Blue Circle dans le Kenya britannique, décida de convertir ces carrières désaffectées en un écosystème vivant et varié avec forêt, prairie et étangs. C’est l’agronome suisse René Haller qui fut choisi pour cette tâche par la société, désormais filiale du géant international LafargeHolcim, et premier cimentier de l’Afrique de l’Est pour la fabrication et la commercialisation.

Cet extraordinaire projet de remise en état démarra avec un arbre résistant et un insecte affamé.

Depuis longtemps Directeur des jardins de Bamburi Cement, R. Haller se mit en quête de plantes pionnières qui pourraient prospérer dans les carrières abandonnées sous le soleil cuisant des tropiques. Sur les 26 premières plantes qu’il expérimenta, seules trois survécurent : le Conocarpus lancifolius, le cocotier et le casuarina.

Le casuarina est un végétal qui s’adapte pour pousser dans des conditions difficiles. Ces rameaux qui ressemblent aux aiguilles du pin présentent une écorce dure qui protège l’arbre de l’évaporation en eau. Le casuarina pouvant aussi s’accommoder d’une eau saumâtre semblait parfait pour cet environnement. Cependant, en raison d’une forte teneur en tanin, les aiguilles de cet arbre sont trop dures et amères pour être décomposées par les bactéries en humus.

Après avoir observé un iule à pattes rouges (Epibolus pulchripes) se nourrissant d’aiguilles sèches de casuarina, Haller en introduisit des centaines dans les vieilles carrières. Les déjections qu’ils laissaient en consommant les aiguilles de cette plante facilitaient le travail des bactéries, ce qui a donné une riche couche d’humus permettant à d’autres espèces de pousser.

Au bout de cinq ans, le casuarina commença à se resemer et à coloniser les environs. Au bout de 10 ans, les arbres atteignaient 30 mètres de haut. Au bout de 20 ans, le tronc de certains arbres faisait 2,4 mètres de circonférence et la couche d’humus 10 cm de profondeur. Après ces 20 années, de nombreux arbres commencèrent à s’effondrer, mais ils avaient déjà accompli leur tâche en créant un milieu favorable pour de nouvelles plantes.

La faune fut introduite plus tard dans la zone. Les insectes et d’autres animaux se sont avérés utiles pour un nouvel écosystème grâce à la pollinisation et à la dispersion des graines. L’expérience a bien fonctionné pour les deux premiers kilomètres carrés. La replantation d’essences indigènes commença en 1989 et s’accéléra dans les années 1990.

« En 2000, de nombreuses espèces végétales indigènes avaient été installées », déclare Albert Musando, Directeur des écosystèmes et du tourisme de Lafarge EcoSystems, filiale de Bamburi Cement. « Trente espèces de mammifères et 180 espèces d’oiseaux vivaient dans la carrière réhabilitée. La majorité des animaux admis ici étaient soit orphelins ou des bêtes sauvées. »

Aujourd’hui, le parc Haller est une attraction touristique très fréquentée ainsi qu’un site important pour l’éducation. Le parc comprend un sanctuaire pour le gibier, un parc à reptiles, un petit centre d’aquaculture pour la démonstration, une palmeraie, des enclos aux crocodiles et une plateforme pour observer les girafes ; il offre des attractions variées pour éduquer et divertir plus de 160 000 visiteurs qui viennent sur le site chaque année.

L’eau a joué un grand rôle dans le développement économique et écologique du projet. Le centre d’aquaculture du parc Haller est viable sur le plan commercial. Cette unité comporte le centre d’élevage des poissons, l’enclos aux crocodiles et la zone de traitement biologique de l’eau (étangs avec des choux du Nil et rizières). Le chou du Nil est une plante singulière qui nettoie l’eau de ses impuretés et des nutriments superflus.

Près de là, une autre ancienne carrière a été transformée pour y accueillir les Bamburi Forest Trails, ouverts au public en 1997. Ce circuit couvre une vaste superficie des carrières de Bamburi, certaines zones étant déjà réhabilitées tandis que d’autres parties sont encore stériles ou aux premiers stades du reboisement.

Au début en 1986, il s’agissait d’un « projet d’un million d’arbres » dans la bande située entre la cimenterie de Bamburi et la banlieue Shanzu de Mombasa. L’exploitation s’effectuait à quatre mètres de profondeur.

Dans les Forest Trails, quatre circuits dans la nature sont proposés aux cyclistes, aux joggers, aux randonneurs et aux personnes voulant faire de l’exercice. Une promenade tranquille de 3,6 km permet aux visiteurs de traverser divers paysages, des carrières désertées à la forêt luxuriante, en passant par des lacs, des cours d’eau, des palmeraies et des plantations d’essences indigènes. Les zones humides aménagées procurent un milieu favorable au développement de la biodiversité aux alentours.

Diverses gazelles et antilopes, dont l’antilope musquée, Taurotragus oryx et l’oryx sont des animaux que vous pouvez rencontrer dans la forêt.

En engageant des millions de dollars et de nombreuses heures de main-d’œuvre sur des décennies pour remettre en état ces terres, Bamburi Cement était en avance sur son temps.

Sabine Baer-Visram, consultante en biodiversité chez Lafarge EcoSystems, indique que dans les années 1970, « il n’existait aucune législation environnementale, et la sensibilisation aux questions environnementales était tout juste balbutiante ». Désormais, depuis l’adoption de la loi sur la gestion et la coordination des actions environnementales en 1999, les compagnies minières au Kenya sont obligées de réhabiliter les carrières en fin d’exploitation et de les remettre en état.

Mary Mueni, Directrice de l’exploitation chez Lafarge EcoSystems, fait savoir que la société a aussi mis en place des programmes d’éducation à l’environnement pour former les personnes intéressées, et qu’elle a instauré un partenariat en 2016 avec l’Université Pwani située au Nord de Mombasa pour financer la recherche environnementale de ses étudiants. Signalons aussi d’autres partenariats collaboratifs avec le Kenya Wildlife Service et le Kenya Forest Service pour des recherches sur la réhabilitation des carrières, la gestion de la biodiversité et l’éducation à l’environnement.

L’an dernier, Bamburi Cement a suspendu son projet de passage à l’énergie solaire à cause du coût. Susan Maingi, Directrice des Affaires générales et du développement durable, précise que la société a préféré choisir d’utiliser des pneus usagés avec le concours d’une entreprise de recyclage Geocycle, projet qui a été inscrit dans le programme de développement durable du cimentier pour sauvegarder l’environnement.

« Fondamentalement, nous avons toujours besoin d’électricité pour faire tourner les machines, mais cela a permis de réduire certains coûts en employant d’autres formes d’énergie pour produire de la chaleur », poursuit S. Maingi. Pour ce faire, Bamburi s’est tourné vers les pneus usagés et les résidus agricoles, comme les coques de grain de café et la balle de riz. Jusqu’ici, la société a réussi à recycler au moins 400 000 tonnes de pneus pour produire de l’énergie dans ses usines.

L’exploitation du calcaire est certes une entreprise destructive, mais Bamburi Cement a montré que la vision, la volonté et des solutions naturelles innovantes peuvent remettre en état des paysages perdus pour le développement économique.

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